Avant tout, intéressés ? Intéressant.


L’autre jour, on m’a soutenu dur comme fer que les relations sociales sont uniquement motivées par l’intérêt. Je ne suis pas tout à fait d’accord, alors j’aimerais prendre quelques minutes pour réfléchir à ce qu’un tel constat implique.

1. L’amitié ne serait qu’un bon retour sur investissement

Sans doute le plus frappant si l’on suit cette idée. En effet, si le bénéfice que peut nous apporter quelqu’un est la seule base de toute interaction, alors l’amitié n’aurait plus de sens propre. Plutôt, on devrait la considérer comme un partenariat fructueux pour deux associés.

Mais en réalité, ne recherchons-nous pas l’amitié simplement pour elle-même et rien d’autre ?  Il est certain qu’une relation humaine nous enrichira d’une manière ou d’une autre ; de là à affirmer que c’est pour cet apport de richesse que nous allons vers l’autre, il y a à la fois un amalgame et un fossé.

2. Notre existence même serait fondée sur l’intérêt

C’est voir la vie d’un point de vue très financier, non ? L’aboutissement d’une conception terre-à-terre de la société… Ce serait malheureux, non ? Imaginez : « Si j’aide mon petit cousin à faire ses devoirs pendant 1 heure, je pourrai lui demander après de m’apporter une limonade bien fraîche avec quelques biscuits, ce qui lui prendra environ 3 minutes… Ce qui me fait un dividende de 5 pour cent. Eh bien, au travail ! »

Attendez un peu : je n’écris pas qu’un mode de pensée comme celui-ci n’existe pas. Simplement, qu’il y a d’autres priorités.

3. Ce serait nier le fait qu’il peut parfois n’y avoir rien à gagner

Comment expliquer, sinon, toutes les belles histoires qu’on raconte aux enfants ? Ce n’est peut-être pas l’exemple le plus pertinent, je sais. Enfin, qu’on me dise quel intérêt le prince charmant avait à séduire Cendrillon, et je cède. (N’allons pas trop vite en besogne, tout de même… La garde meurt, mais ne se rend pas !)

4. Et la Grèce, dans tout ça ?

Eh oui, il faut bien y penser ! En insistant sur un calcul rationnel coût-avantages, ceux qui défendent cette théorie de l’intérêt font couler la Grèce, la plupart des pays d’Afrique, la sécurité sociale, l’Éducation nationale, la maison du handicap, la fédération française de football… Et en chantant ! Non, sans rire, j’exagère à peine.

On me répondra sûrement que les actes a priori altruistes masquent un désir de reconnaissance. Pour être honnête, je suis tout à fait d’accord. Mais pour autant, cette ambition constitue-t-elle toujours notre motivation première ? Non, elle est plutôt absente de notre action.

Bref, qui affirme une telle idée oublie, selon moi, l’essentiel : nous sommes tout, sauf rationnels. Car si nous l’étions avant toute autre chose, la société ne serait plus qu’une jungle régie par la loi du plus fort, et tant pis pour les autres. L’individualisme poussé à son comble, je ne pense pas que c’est ce que nous voulons pour nous-mêmes et pour les autres. Et, en exprimant cette réserve, nous montrons que nous sommes faits pour vivre ensemble. En harmonie, ce serait trop demander -ne nous avançons pas trop ! Simplement, tournés plus loin que le bout de notre petit nez.

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21 Commentaires

Classé dans Questions existentielles

21 réponses à “Avant tout, intéressés ? Intéressant.

  1. Votre réflexion est tout à fait intéressante, et je rejoins votre énervement et votre réaction face à cette affirmation (celle que vous combattez férocement).
    Il me semble toutefois que vous n’allez pas au bout de la question : « Bref, qui affirme une telle idée oublie, selon moi, l’essentiel : nous sommes tout, sauf rationnels. » Est-ce vraiment l’essentiel ? Cela serait-il simplement fondé sur un défaut de raison ? Je ne suis pas si sûr… et peut-être, précisément, faudrait-il prendre ce mot, « essentiel », au sens de sa racine : qu’est-ce qui, dans notre « essence », dans notre « nature » humaine, fait que nous sommes aussi capables, d’une part d’autres intérêts que ceux purement matériels, et d’autre part même, parfois, d’agir de manière absolument désintéressée ?
    Pourquoi donc, finalement, au fond, certains sont prêts à donner leur vie pour un idéal ? Pour quelqu’un ? Pour un pays ? Car la vie est ce que nous avons de plus fondamental et de plus cher, et pourtant nous sommes capables de la perdre… de la donner ! Comment se fait-ce ?

    • Ça, je ne me l’explique pas. A vrai dire, je ne le comprends pas non plus.

      Mais justement, vous voyez par cet exemple que nous ne faisons pas toujours ce qui est bon, voir bénéfique pour nous. Donc, non seulement nous ne nous inscrivons pas dans la logique économique coût-avantages qui nous est si souvent prônée ces temps-ci, mais aussi un ou plusieurs autres facteurs, enjeux tiennent une part non négligeable dans nos décisions, nos actes, nos choix.

      Par conséquent, contrairement à ce qu’on voudrait bien nous faire croire, l’intérêt n’est pas roi ici ; et c’est ma conviction profonde, quoique à mon avis, l’intérêt reste une des variables les plus lourdes dans la détermination de nos actes.

  2. isabelle de Thoury

    en préparation de confirmation, l’animateur a expliqué à ma fille (la charmante que Vianney ne veut pas épouser…) que le chrétien faisait du bien aux autres pour gagner la vie éternelle…. j’espère qu’il a fait un lapsus, un trop-résumé, bref, ma fille était « un peu » remontée contre lui, et pas du tout d’accord… bref, toujours le donnant-donnant…….

    • J’espère pour lui, en effet, qu’il a oublié quelques étapes ! Sinon, ce serait tout de même assez amusant : un encadrant qui diffuse la pensée relativement faussée de ceux qui sont extérieurs à la religion catholique… Celui-là n’aurait rien compris à ce en quoi il croit ! J’en frissonne…

      • Le chrétien fait du bien aux autres parce qu’il aime le Christ et que le Christ les aime.
        Deux commandements qui résument et accomplissent la Loi et les prophètes : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces », et : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », ou encore : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (et c’est Jésus qui parle… ça calme !).
        Ces deux commandements sont inséparables : ce qui sauve, c’est la foi dans la charité… et qu’il n’y a pas de charité qui n’englobe le bien du prochain.
        En faisant du bien aux autres, en effet, je participe à mon salut (et aux leurs). On peut simplement espérer que ce n’est pas le seul but, mais on ne peut pas nier que ce soit un bon début.

        La réponse de foi à mes questions, cher auteur de ce blog, c’est que Dieu a créé l’homme à son image et que Dieu est amour. L’homme ne se trouve qu’en aimant, et aimer, c’est tout donner, et se donner soi-même, comme disait une petite jeune femme de la fin du XIXe siècle. Effectivement, il reste comme une sorte d’intérêt personnel dans l’histoire, mais il est complètement transcendé par la charité, participation à l’amour et à la vie qu’est Dieu.

  3. Ça m’apprendra à me relire avant de poster : j’ai laissé une énorme faute de syntaxe. Mea culpa.
    Quant à la petite jeune femme en question, elle avait trouvé le but ultime de sa vie : faire plaisir à Jésus. Ça, pour le coup, c’est de l’amour totalement désintéressé. Mais c’est une sainte… impossible autrement d’arriver à ce désintérêt total et durable : elle n’a pas donné sa vie en cinq minutes, comme un soldat au combat, mais en neuf ans de Carmel.

    • Je ne m’y connais pas autant que vous sur le sujet pour répondre de manière pertinente 😉 Toutefois, on pourrait se demander si toutes ces belles motivations qui, comme vous l’écrivez si bien, transcendent la charité chrétienne, ne sont que prétexte et justification de l’utilitarisation de la générosité par la religion.

      • C’est une question de rencontre et de choix. De rencontre avec quelqu’un qui s’appelle Jésus. De choix de le suivre ou de ne pas le suivre.
        La rencontre ne se commande pas, elle s’accueille… ou pas : c’est précisément l’objet du choix 🙂

      • Même si ce n’est pas la question ici, je ne pense pas qu’on puisse donner un caractère universel et inévitable à cette « rencontre », comme vous dites. Elle dépend pour beaucoup de la culture de l’individu. Et puis, comme dit Tryo : chacun sa route, chacun son chemin… 🙂

  4. L’histoire montre le contraire : des gens de toutes cultures et de tous les pays ont rencontré le Christ et le rencontrent aujourd’hui. Quant à l’inévitable, ça dépend comment on l’entend : effectivement, si personne ne t’a jamais parlé de ce Jésus de Nazareth qui a vécu, est mort et ressuscité il y a deux mille dans un tout petit territoire au creux de la Méditerranée, tu ne peux pas le connaître comme tel. S’il est Dieu et Créateur, en revanche, je crois que la rencontre est inévitable.

    • Enfin, si vous êtes né aux Émirats, vous pouvez en avoir entendu parler sans le reconnaître. A mon avis, si vous avez été élevé dans une culture où Jésus est le plus reconnu dans son lien au Dieu (au sens universel), vous le rencontrerez. Sinon, la chose me semble plus délicate.

  5. Et je réfléchis tout haut, tenez, à propos du mot « intérêt »…
    Le dictionnaire Larousse (http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/int%C3%A9r%C3%AAt/43680) donne plusieurs définitions de ce mot.
    Plusieurs ont un rapport avec ce qui est avantageux, ce qui apporte quelque chose à celui qui le cherche, cet intérêt.
    Mais il y a une autre définition qui me semble… intéressante 🙂
    « Attention favorable, bienveillante, que l’on porte à quelqu’un : Témoigner de l’intérêt à ses collègues. » Je crois que, de ce point de vue-là, on peut parler d’intérêt, non plus au sens passif (ce qui me rapporte, tout ça), mais au sens actif : l’intérêt que MOI je porte à quelqu’un, c’est-à-dire l’intérêt que je lui apporte, cette décision de lui donner avantage à lui, cette décision de considérer a priori qu’il est plus intéressant que moi avant même de le ressentir.
    N’y a-t-il pas ici une piste intéressante à creuser ?

    • Que oui ! C’est là toute l’ambiguïté du terme, à savoir qu’on lui donne deux sens (dont l’un dérive de l’autre). Il faudrait les différencier en « intérêt » et « intéressement », avec le deuxième pour désigner le sens péjoratif/cupide/avide/etc.

  6. Puisqu’on est dans le religieux, j’aimerais donner un aperçu de la doctrine bouddhiste vajrayana . En effet les bouddhistes (religion la plus pacifiste que je connaisse) , notamment les moines bouddhistes, sont dépourvus de tout intérêt. Ils vivent en s’écartant de tout attachement terrestre, ne choisissent pas ce qu’ils mangent, mais mandient dans les villages et acceptent la nourriture donnée par les habitants. Ils ne vivent que de dons et de leur sagesse, ils prient et ne peuvent que prier pour autrui, pour la santé des peuples, ainsi que pour leur éveil afin que chaque conflit cesse (Om Mani Padme Hung le mantra national tibétain, le mantra de l’éveil et de la paix). Cette religion est totalement désintéressée de tout affecte terrestre, car la fin est l’éveil de soi et des autres, jamais je n’ai connu une religion aussi puissante par le don de tout à l’autre. En effet l’homme n’est pas rationnel à chaque acte, notamment lorsqu’il est face à l’humanité, sa seule famille qu’il doit aimer sans aucune exception. L’intérêt est un défaut, bien trop cultivé dans notre société actuelle.

    • Le Cambodge est un pays bouddhiste. Les Khmers rouges ont pu y sévir notamment grâce à l’acceptation habituelle de la théorie du Samsara.
      Le Vietnam est un pays bouddhiste. Les communistes ont pu y sévir pour la même raison.
      En termes de religion pacifique, on a fait mieux. La paix y est recherchée par la négation absolue de l’existence même de la personne humaine, qui est une illusion, comme toute autre réalité d’ailleurs.
      Le désintéressement qui en résulte est donc autant désintéressement de soi que désintéressement de l’autre. Et c’est ainsi que, par exemple, en raison d’une doctrine orientale proche, l’hindouisme, les lépreux mouraient sur les trottoirs, au milieu des passants, sans que personne (ni même souvent eux-mêmes) ne trouve cela étonnant et ne s’arrête pour un geste de compassion. Il a fallu une Mère Térésa, chrétienne, pour que cela change un peu : une goutte dans un océan, mais, comme elle le disait : « Je ne soigne pas des millions de personnes ; je soigne une personne, puis une personne, puis une personne… et pour chacune d’elle, cela change tout ! » Et l’on sait l’opposition violente qu’elle a reçue.

      Ce disant, je ne dis pas que tout est à jeter : il y a de belles choses dans toutes les traditions humaines. Mais la manière dont le bouddhisme et les sagesses orientales sont souvent perçues en Europe est souvent bien éloignée de la réalité. Le Dalaï-Lama est le premier à le dire et à le regretter, mettant en garde les Européens contre cela, à la fois pour préserver le bouddhisme tibétain dont il a la charge, et à la fois pour prévenir les Européens qui voudraient s’y engager que cela va être très long et très difficile.

  7. Ne pourrait-on pas le considérer, au contraire, comme la manifestation secondaire d’un instinct de préservation ? Dans ce cas, ce serait une nécessité davantage qu’un défaut, vous ne trouvez pas ?

  8. Vous faîtes preuve d’un rare prosélytisme prétentieux. Tout d’abord j’aimerais que vous m’expliquiez le lien entre le Samsara et les Khmers rouges car je n’y perçois aucun rapport… Ensuite être chrétien et parler d’une religion pacifiste, ça ne fait pas bon ménage, je ne vais pas vous faire l’histoire des horreurs qu’ont pu commettre certains chrétiens… Ensuite, vous parlez d’une négation absolue de l’être humain, ce qui est partiellement faux, c’est la négation de SOI en temps qu’homme et non de l’autre. Comme je l’ai déjà dit précédemment, les prières des prêtres bouddhistes ne peuvent avoir pour cible leur propre intérêt mais ont une portée universelle.
    Ensuite vous ralliez l’hindouisme au bouddhisme, c’est vrai que ces religions démarrent du même point tout comme les religions judéo-chrétiennes, mais l’hindouisme est plus « violent » que le bouddhisme. Ensuite le bouddhisme a ses failles, comme toute religion, en effet certaines maladies sont considérées comme karmiques, c’est pour cela que les bouddhistes ne soignaient pas les lépreux et leur proposer la méditation comme soin, les bouddhistes prient Dhyana Mudra (je ne vous répèterai pas le mantra) pour éradiquer et soigner les maladies circulant sur la Terre. Ce n’est donc pas que le bouddhisme méprise ou refuse l’homme. Vos exemples sont relativement peu renseignés et orientés vers une mise en valeur du christianisme, j’espère que vous pourriez faire preuve de plus d’objectivité envers chaque religion et moins de prosélytisme envers la vôtre.

  9. Disons que je connais plusieurs anciens bouddhistes, et notamment une personne qui a vécu personnellement l’enfer des camps khmers rouges et qui était bouddhiste, et qui fait clairement un lien entre l’acceptation par le peuple khmer des exactions qui leur ont été faites et le bouddhisme : si ce peuple avait été chrétien, il eût été impossible de leur faire subir la même chose sans rébellion.
    Si vous connaissez le bouddhisme, vous savez que, dans cette philosophie, le « moi » est une pure illusion. Le mien, comme celui de l’autre.
    Cela n’exclut pas les sentiments humains concrets, et je ne vise pas les bouddhistes, mais le bouddhisme. Distinction très claire que vous ne faites visiblement pas entre christianise et chrétiens.
    Rien ne saura trouver donc grâce à vos yeux, puisque, à ma connaissance, nous sommes tous bien imparfaits. Nos idées aussi. Nos doctrines aussi. Tout doit donc aller à la poubelle ?

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